
ISLE publie sa contribution consacrée aux filières d’excellence ultramarines, réalisée dans le cadre des travaux de la Délégation sénatoriale aux Outre-mer. Ce rapport invite à dépasser une approche strictement sectorielle du développement économique des Outre-mer pour mieux prendre en compte les contraintes propres aux marchés de petite taille.
Les Outre-mer français disposent d’atouts économiques, environnementaux, culturels et géostratégiques considérables. Leur biodiversité, leurs ressources maritimes, leur positionnement régional, leurs savoir-faire locaux et leur capacité d’innovation en font des territoires à fort potentiel.
Pourtant, malgré la diversité des dispositifs publics, les initiatives locales et l’engagement des acteurs économiques, les filières économiques structurées, durables et exportatrices y émergent difficilement.
C’est à cette question que ISLE consacre son rapport intitulé « Filières d’excellence ultramarines : adapter l’action économique aux réalités des marchés étroits », transmis en contribution aux travaux de la Délégation sénatoriale aux Outre-mer.
Ne pas seulement chercher de nouveaux secteurs, mais comprendre les conditions de leur viabilité
Le débat sur les filières ultramarines est souvent abordé sous l’angle du choix des secteurs : tourisme, agriculture, économie bleue, énergie, numérique, industries culturelles, transformation locale ou encore économie de la connaissance.
Si ces secteurs sont évidemment importants, la difficulté principale ne tient pas seulement à l’identification de « bons » secteurs. Elle tient plus profondément aux conditions économiques dans lesquelles ces activités doivent se développer.
Les économies ultramarines sont des économies de petite taille. Elles se caractérisent par des marchés intérieurs étroits, des coûts fixes élevés, une forte dépendance logistique, des chaînes d’approvisionnement longues, une dispersion géographique et, souvent, une faible profondeur du marché du travail qualifié.
Dans ces conditions, les instruments économiques conçus pour de grands marchés ne produisent pas toujours les effets attendus. Les économies d’échelle sont plus difficiles à atteindre. La concurrence par les prix est souvent défavorable aux productions locales. Les investissements sont plus risqués. Les activités peuvent apparaître, mais peinent à se stabiliser.
ISLE invite donc à changer de perspective : la question n’est pas seulement de savoir quelles filières soutenir, mais comment créer les conditions dans lesquelles des activités viables peuvent émerger, se structurer et durer.
Les limites d’une politique fondée uniquement sur le soutien sectoriel
Les politiques publiques ultramarines ont longtemps reposé sur une logique de soutien : aides à l’investissement, dispositifs fiscaux, subventions, accompagnement sectoriel, mesures de compensation.
Ces outils restent utiles. Mais ils ne suffisent pas toujours à faire émerger des filières solides dans des marchés étroits.
Dans ce rapport, ISLE montre que, dans les petites économies, la puissance publique ne peut pas seulement corriger les défaillances du marché. Elle doit souvent contribuer à organiser les conditions d’existence du marché lui-même.
Cela signifie que l’action publique doit porter sur la coordination des acteurs, la mutualisation des moyens, la sécurisation des investissements, l’adaptation des normes, la simplification des parcours administratifs et la possibilité d’expérimenter des modèles économiques nouveaux.
Autrement dit, il ne s’agit pas seulement d’ajouter des aides. Il s’agit de construire une véritable architecture économique adaptée à la taille des marchés ultramarins.
Transformer les filières existantes plutôt que les remplacer
ISLE ne plaide pas pour l’abandon des secteurs actuellement structurants. Le tourisme, l’économie maritime, la construction, l’énergie, le commerce ou la distribution jouent un rôle essentiel dans les économies ultramarines. Ils assurent des emplois, soutiennent la demande intérieure et garantissent la continuité de services indispensables.
L’enjeu n’est donc pas de les remplacer, mais de les transformer.
Dans les marchés de petite taille, les modèles économiques fondés principalement sur le volume rencontrent rapidement leurs limites. La concurrence avec des productions standardisées issues de grands marchés est structurellement difficile.
À l’inverse, les Outre-mer disposent d’un avantage lorsqu’ils misent sur la valeur, la qualité, l’origine, la traçabilité, la connaissance et l’ancrage territorial.
Cela peut concerner, par exemple :
- un tourisme davantage orienté vers la qualité de l’expérience, la durée de séjour et l’identité locale ;
- une économie maritime intégrant la recherche, la maintenance, l’observation environnementale et les services spécialisés ;
- des systèmes énergétiques décentralisés, adaptés à l’échelle insulaire ;
- des productions agricoles ou artisanales mieux identifiées, labellisées et transformées localement ;
- des industries culturelles et créatives capables de valoriser la singularité des territoires ;
- des activités fondées sur la donnée environnementale, la biodiversité, la connaissance scientifique ou l’expertise réglementaire.
La filière d’excellence ultramarine n’est donc pas nécessairement une filière nouvelle. Elle peut être une filière existante que l’on aide à monter en gamme, à se différencier, à mieux capter la valeur et à s’inscrire dans son environnement régional.
La transformation locale, condition essentielle de la création de valeur
Un point central du rapport concerne la chaîne de valeur.
Dans de nombreux territoires, les ressources existent, mais la valeur est souvent captée hors du territoire, notamment lorsque les productions sont exportées sous forme brute ou lorsque les activités locales dépendent fortement de biens importés.
La transformation locale constitue donc un enjeu stratégique.
Elle ne suppose pas nécessairement de lourdes infrastructures industrielles. Dans certains cas, des ateliers mutualisés, des unités de conditionnement, des plateformes de stockage, des outils partagés de préparation à l’exportation ou des dispositifs de certification peuvent suffire à structurer durablement une activité.
L’objectif n’est pas seulement de produire davantage. Il est de mieux organiser la chaîne de valeur à l’échelle du territoire, afin que la qualité, l’origine, le savoir-faire et la transformation créent davantage de revenus localement.
Une politique économique fondée sur la coordination
Dans les petites économies, les entreprises sont souvent isolées. Les marchés sont étroits, les compétences spécialisées rares, les coûts logistiques élevés et les risques d’investissement plus importants.
La structuration des filières suppose donc des fonctions collectives : accès à l’information économique, formation spécialisée, mutualisation d’équipements, organisation commerciale, coopération entre entreprises, recherche appliquée, accompagnement réglementaire et ingénierie de projet.
ISLE propose ainsi de renforcer les logiques de clusters territoriaux, associant entreprises, collectivités, organismes de formation, centres de recherche, chambres consulaires et acteurs institutionnels.
Dans cette perspective, la formation professionnelle et l’enseignement supérieur jouent également un rôle économique direct. Dans les petites économies, la disponibilité des compétences est une infrastructure aussi importante que les routes, les ports, les câbles ou les réseaux énergétiques.
Adapter la régulation aux réalités des marchés étroits
Le rapport insiste aussi sur la nécessité d’adapter les instruments de régulation.
Les règles économiques, administratives ou concurrentielles ont souvent été conçues pour des marchés vastes, caractérisés par un grand nombre d’acteurs. Leur application uniforme dans des marchés de petite taille peut parfois produire des effets inattendus : coûts fixes disproportionnés, incertitude juridique, difficulté d’entrée de nouveaux opérateurs ou fragilisation de services essentiels.
L’objectif n’est pas d’abaisser les exigences, mais de les proportionner.
Dans certains secteurs comme le transport, l’énergie, les télécommunications ou la distribution, la régulation ne vise pas seulement à corriger des défaillances de marché. Elle doit aussi permettre au marché de fonctionner durablement.
ISLE souligne également l’importance de l’intégration régionale. Les normes applicables aux Outre-mer peuvent parfois limiter les échanges avec les pays voisins, alors même que ces marchés régionaux sont souvent plus accessibles que les marchés européens. Une reconnaissance encadrée d’équivalences normatives pourrait constituer un levier puissant pour élargir les débouchés des entreprises ultramarines.
Sécuriser l’investissement et permettre l’expérimentation
Dans les marchés étroits, beaucoup de projets ne sont pas nécessairement non rentables. Ils sont difficiles à financer parce que le risque perçu est élevé : clientèle limitée, demande incertaine, absence de références statistiques, difficulté à diversifier les débouchés.
ISLE recommande donc de mieux sécuriser l’investissement initial, notamment par des mécanismes d’amorçage, de garantie publique partielle, de financement de démonstrateurs et de soutien aux preuves de concept.
Il propose également de créer un cadre permanent d’expérimentation réglementaire ultramarine. Les économies de petite taille peuvent être des terrains d’essai à l’échelle réelle pour tester des modèles économiques, juridiques ou organisationnels adaptés à leurs contraintes.
L’expérimentation ne signifie pas la dérégulation. Elle suppose au contraire un cadre sécurisé, une durée limitée, une évaluation ex ante et ex post, ainsi qu’une clause de revoyure.
Les Outre-mer comme laboratoires stratégiques pour la France
L’un des apports majeurs de ce rapport est de présenter les Outre-mer non seulement comme des territoires à accompagner, mais comme des espaces d’innovation économique, juridique et environnementale.
Les contraintes auxquelles ils font face — marchés étroits, dépendance logistique, vulnérabilité climatique, fragmentation des chaînes d’approvisionnement, besoin de continuité des services essentiels — ne sont pas des sujets périphériques. Elles rejoignent des questions de plus en plus centrales dans les débats économiques contemporains.
À ce titre, les Outre-mer peuvent contribuer à la réflexion nationale et internationale sur l’avenir des politiques économiques : comment organiser des marchés fonctionnels lorsqu’ils sont petits ? Comment concilier concurrence, continuité de service et viabilité des opérateurs ? Comment adapter les normes à des réalités territoriales différenciées ? Comment construire des filières de valeur sans dépendre uniquement des volumes ?
Pour ISLE, les Outre-mer ne doivent donc pas être regardés uniquement sous l’angle du rattrapage ou de la compensation. Ils peuvent devenir des laboratoires de politiques publiques, utiles à la France et à d’autres économies insulaires ou de petite taille dans le monde.
Quinze propositions pour faire émerger des filières durables
ISLE formule quinze propositions autour de quatre priorités :
1. Adapter les cadres réglementaires aux petites économies, notamment par l’expérimentation, la proportionnalité économique, l’application contextualisée du droit de la concurrence et la création de guichets uniques pour les projets structurants.
2. Faciliter le financement des projets structurants, grâce à des fonds d’amorçage, des garanties publiques partielles et le soutien à des démonstrateurs à petite échelle.
3. Structurer les filières économiques, par la création de clusters territoriaux, de plateformes logistiques mutualisées et de dispositifs d’appui à la labellisation, à la traçabilité et à la protection des productions locales.
4. Inscrire les Outre-mer dans une stratégie économique nationale et internationale, en développant la production de connaissances, la coopération régionale, la transparence économique, l’intégration régionale et les formations adaptées aux besoins territoriaux.
Une invitation à repenser l’action économique ultramarine
Les Outre-mer ne sont pas des économies incomplètes. Ce sont des économies différentes, qui nécessitent des instruments économiques différents.
Le développement des filières d’excellence ultramarines ne dépend pas seulement du choix de secteurs porteurs. Il dépend de la capacité collective à organiser un environnement économique compatible avec la petite taille des marchés : règles proportionnées, coordination des acteurs, sécurisation de l’investissement, transformation locale, expérimentation et intégration régionale.
Penser les filières d’excellence ultramarines, c’est donc penser une nouvelle génération de politiques économiques. Non pas des politiques de soutien supplémentaires, mais des politiques d’organisation, d’architecture et de confiance.